Chapitre V: LA CRISE DU DEVELOPPEMENT RURAL
Introduction
Ce chapitre a pour objet l’étude du conflit burundais, tel qu’il s’est joué dans le monde rural, et les voies et moyens à mettre en oeuvre pour consolider la paix dans ce milieu.
Sur une superficie totale du pays de 27.834 km2,
le milieu rural occupe la quasi-totalité des terres, les villes n’occupant en
1993 que
Alors que les autres épisodes de conflit au Burundi avaient toujours été caractérisés par un certain niveau de participation populaire, avec le conflit débutant en 1993, on a assisté à l’aboutissement de la descente du conflit des élites vers les populations elles-mêmes. Les principaux champs de bataille ayant eu lieu en milieu rural, la majeure partie des combattants étaient des paysans, et par conséquent, ce sont eux qui constituent la majorité des réfugiés et des déplacés intérieurs. Enfin, le conflit est venu aggraver une situation de crise structurelle d’un monde agraire qui, aujourd’hui, a presque atteint les limites de ses capacités de production exacerbant les conditions d’une résurgence possible du conflit.
Si l’on accepte qu’il existe un lien entre pauvreté, conflit et situation écologique dégradée dans une société vivant largement de l’agriculture de subsistance, alors, dans une perspective de résolution et prévention des conflits, la crise agraire que vit le monde rural mérite une attention toute particulière. Le but ici n’est pas seulement d’effacer « la décennie de développement perdue » (1993-2004) du fait du conflit, mais aussi, dès à présent, de trouver des voies de solutions aux blocages structurels que vit le monde rural et qui, à l’époque, avaient précipité sa plongée dans le conflit. Parmi ceux-ci, soulignons le caractère usurpateur de l’Etat burundais vis-à-vis du monde rural qui tire l’essentiel de ses ressources en milieu rural à travers ses produits agricoles, mais en retour, ne lui offre que peu de services et d’investissements.
Soumis à une forte croissance démographique (+2.5% par an) et face à des ressources naturelles limitées et inextensibles, le monde rural burundais vit une situation précaire qui se caractérise par une tension permanente sur les ressources naturelles, l’accès limité à la terre et aux ressources ligneuses, à l’alimentation et aux services sociaux de base comme la santé et l’éducation.
A côté de la crise économique, structurelle et endémique, il s’est développé une autre crise politico-ethnique faite de confrontations et de rivalités, dont l’épicentre a toujours été la capitale Bujumbura, mais dont les effets les plus violents et les plus massifs se sont manifestés dans le milieu rural. Cette crise politico-ethnique s’est greffée et s’est alimentée d’une troisième crise, celle d’une gouvernance rurale répressive et prédatrice qui a caractérisé les relations entre l’Etat et les paysans depuis l’époque coloniale, devenue plus brutale à la faveur du conflit.
L’analyse du conflit dans le monde rural est complexe du fait que ce dernier tout en vivant le plus intensément le conflit et en en devenant un acteur de plus en plus important, le principal enjeu de ce conflit, le pouvoir d’Etat, se situe en dehors de lui. Ainsi, pour tenter de mieux saisir les différentes facettes du conflit dans le monde rural, nous avons choisi de développer une approche globale touchant aux différentes dimensions de la question.
Le chapitre se subdivise de la façon suivante : 1) une première partie retrace l’évolution socio-économique et politique du monde rural et met en lumière ses limites structurelles ; 2) une deuxième analyse les germes de la crise violente dans ce milieu ; 3) une troisième partie étudie l’impact du conflit sur le monde rural ; 4) une quatrième évalue les réponses des principaux intervenants aux causes de conflit en monde rural.
Note conceptuelle
La détermination des causes de conflits dans le monde rural est complexe. D’une part, elle procède des causes du conflit burundais dans l’ensemble qui, heureusement, depuis quelques années, est l’objet d’un consensus grandissant qui, tout en reconnaissant le caractère fondamentalement politique du conflit, y adjoint des dimensions identitaires et socio-économiques importantes. Cette partie de la question a été traitée dans les chapitres 2 et 3 et elle ne sera reprise dans ce chapitre qu’à titre de rappel et de complément pour compréhension. Au plan de l’analyse, la nature politique de la lutte pour le contrôle de l’Etat est donc largement établie. Cette avancée a permis de relativiser la nature ethnique du conflit qui a été une des hypothèses les plus en vue pendant longtemps. Ceci a donc permis de ne pas faire une lecture au premier degré du fait que dans sa manifestation la plus massive et la plus violente, le conflit violent s’est le plus souvent traduit par (grossièrement exprimé) des paysans hutu tuant des paysans tutsi et des militaires tutsi tuant des intellectuels et des paysans hutu. Lorsqu’il s’agit des causes du conflit dans le monde rural, parmi les masses paysannes, un autre débat s’impose, celui de l’importance relative des causes économiques par rapport aux causes politiques - parmi lesquels le suivisme politique et identitaire. Ces trois types de causes n’ont pas la même importance lorsqu’il s’agit des motivations des élites ou des masses paysannes peu scolarisées.
Dans un contexte rural de fort dénuement et de rareté de ressources, la tentation de faire des causes économiques et environnementales des causes premières du conflit est forte. Sur la base des conclusions du chapitre 2 sur la nature et les causes du conflit, ce chapitre-ci essaie d’analyser en profondeur ces différentes causes, tout en mettant en avant le fait que le conflit dans le monde rural n’est qu’un sous-phénomène du conflit politique plus large pour le contrôle de l’Etat et de ses ressources, dont les ressources naturelles situées dans le monde rural.
1. UNE
TRES LENTE EVOLUTION SOCIO-ECONOMIQUE DU
MONDE RURAL
1.1 Des ressources naturelles
limitées, source de tensions sociales
La densification du peuplement du pays, sous l’effet déjà d’un régime démographique relativement élevé, a permis au milieu du 19ème siècle un renforcement des structures du royaume à travers un processus de centralisation. Elle a aussi eu pour effet le renforcement de structures de subordination entre patrons et clients pour l’accès à la terre de moins en moins disponible qui s’est accompagné de montées des tensions sociales.
La conquête coloniale intervint à une période particulièrement sombre de l’histoire du pays. Depuis l’éclipse solaire du 22 décembre 1889, cinquante années de désastres s’abattent sur le pays : épidémies, épizooties, accidents climatiques détruisant les cultures, disettes et famines se succèdent sans interruption jusqu’au début des années quarante, causant des ravages parmi la population et le bétail. A part la peste bovine, toutes ces maladies existaient déjà dans le pays tout comme les cycles de sécheresse. Pour Hubert Cochet[1], c’est la crise du système agraire pré-colonial qui explique l’ampleur de la crise de la première moitié du 20ème siècle. Selon l’auteur, tout se passe comme si la capacité du système agraire burundais ne suffisait pas à assurer un minimum de subsistance à la population. Une sorte de plafond maltusien aurait été atteint.
Ces chocs écologiques et épidémiologiques furent aggravés par le choc colonial à travers les guerres de conquêtes d’abord, puis par le poids des prélèvements en travail forcé (constructions des routes, des églises, des bureaux administratifs, corvées de portage) et en numéraire via l’impôt de capitation.
Après la 2ème guerre mondiale (1940-1945), la
Belgique s’occupe enfin de ses colonies et initie les premiers programmes de
développement. Durant cette période, la tutelle belge élabore le plan décennal
de développement du Rwanda-Urundi (1950-1960). A travers ce plan, l’autorité
tutélaire jette les bases du développement rural du Burundi. Ainsi, des
objectifs quantifiés sont élaborés pour les principaux secteurs du
développement (agriculture-élevage, protection de l’environnement,
infrastructures publiques, éducation et santé). Cette période est aussi marquée
par des mouvements de migrations internes de populations encouragées par la tutelle belge à quitter les provinces
surpeuplées (Ngozi, Gitega, Bujumbura)
pour s’installer dans celles qui le sont moins (Cibitoke, Makamba,
Bubanza, Rutana). D’autres migrations sont organisées en direction des régions
minières du Congo (Katanga, Kivu).
Des milliers de Burundais,
fuyant le travail forcé, vont aussi émigrer vers l’Ouganda et le Tanganyika, et
même le Kenya en quête d’emplois rémunérés.
Ces mouvements internes et externes de population constituent une manifestation éclatante d’une crise de surpopulation. La régulation des pressions démographiques par l’émigration volontaire continuera de fonctionner jusqu’au début des années 1980, époque qui a vu se fermer les frontières dans la sous-région. Par la suite, seuls les réfugiés continueront d’émigrer de façon massive.
La naissance des mouvements politiques
Le conflit burundais se noue au lendemain de l’indépendance entre deux élites, tutsi et hutu, structurées en fonction de lignes de clivages hérités de la gouvernance coloniale. Ces deux élites vont se battre pour le contrôle de l’Etat et des ressources auxquelles il donne accès au premier rang desquelles on compte, le salariat, l’exploitation des cultures de rentes, les monopoles dans l’importation et l’aide au développement.
La fin de la décennie 1950 voit la naissance des mouvements politiques, les uns réclament une indépendance immédiate (UPRONA et d’autres petits partis politiques) pendant que d’autres réclament son report à une période ultérieure (PDC, PP).
Le Burundi d’alors étant presque entièrement rural, le conflit entre les élites de Bujumbura pour le contrôle de l’Etat, qui débutera par une compétition politique et électorale démocratique, se fera aussi dans le monde rural où les partis politiques iront mobiliser les populations paysannes. Des leaders politiques hutu se serviront des inégalités sociales existantes, notamment des relations de subordination surannées (ubugabire et ubugererwa), et des effets du favoritisme colonial envers les Ganwa et les Tutsi qui leur avaient permis de dominer les sphères de l’Etat réservées aux indigènes comme thème de mobilisation politique. Des politiciens tutsi mobiliseront les paysans tutsi sous le thème du péril hutu en référence à la révolution rwandaise. Mais les structures sociales traditionnelles, comme le corps des Bashingatahe encore opérantes, arrivent à contrecarrer ces campagnes de mobilisation conflictuelle jusqu’en 1972.
1.2 Une croissance socio-économique contrariée par des
conflits politico-ethniques (1960-1993)
Pour le milieu rural comme pour l’ensemble du pays, la
période 1960-
La seconde République (1976-1987), à son avènement, héritait de la situation désastreuse issue des événements sanglants de 1972-73. Elle n’a pas cherché à trouver une solution politique à la crise latente dans laquelle le pays baignait. En lieu et place, le régime du Président Bagaza choisit la voie du développement comme solution à l’impasse politique dans laquelle le pays était plongé. Malgré l’atmosphère oppressive soutenue par un état policier, la pétulance des réalisations socio-économiques donna le change pour un temps. Cependant, des contraintes structurelles ont fini par éroder les progrès accomplis, préparant progressivement la descente du pays dans la crise économique et la guerre civile.
La plus grande période d’investissement de l’histoire du
Burundi
Contrairement à la première décennie de l’après
indépendance, la période de 1975 à
· la priorité accordée au développement par le gouvernement de la 2ème République ;
· l’amélioration des outils de planification à partir du 3ème plan quinquennal (1978-1982) ;
· les flux financiers importants en provenance de l’aide internationale au développement.
Au cours de cette période, la priorité a été accordée au
développement rural qui a bénéficié de 30% des investissements, aux infrastructures
routières (19%) et aux infrastructures
sociales (20%). Cette époque a été marquée par la mise en place d’ambitieux
programmes de développement rural comme les Sociétés Régionales de
Développement (SRD) ainsi que les
projets de Développement Rural Intégré (DRI)
qui couvrent la plupart des régions du
pays.
Bien que leur mission principale ait été le développement
agricole et l’élevage, la plupart de ces projets ont eu à s’occuper de
plusieurs volets de développement rural comme l’aménagement des
routes, le mouvement associatif et les coopératives, la construction des
maisons pour les cadres, etc.
La sécurité alimentaire, la promotion des cultures d’exportation (café, coton, thé) ainsi que la substitution aux importations (riz, sucre, farine de blé) sont les principales préoccupations des initiatives de production de l’époque. Certains de ces choix ont connu de vrais succès comme celui du développement de la riziculture qui, à ce jour, ne s’est pas démenti.
La décennie 1980 de l’industrialisation du pays s’achève avec la construction de 133 usines de traitement du café éparpillés dans les régions caféières du Buyenzi, Kirimiro, Mumirwa et Bweru, de 5 usines théicoles, 2 usines de déparchage du café, de la sucrerie du Moso, etc.
Le renforcement des secteurs de l’éducation et de la santé
Le taux de scolarisation brute qui était de 18% entre 1962 et 1977 et de 29.3% en 1980-1981, passe à 72.5% en 1990-1991. Ces taux, parmi les plus importants en Afrique, n’ont pourtant pas permis d’atteindre l’objectif de scolarisation universelle.
Au niveau de l’enseignement secondaire, des efforts notables ont aussi été réalisés. Le taux brut de l’enseignement secondaire passe de 1.44% en 1965/66 à 2.05% en 1971/72 pour redescendre à 1,1% en 1972/73 à cause des troubles violents de 1972. En 1976/77, il est de 3.0%, 5.57% en 1993/94 et 10.55% en 2002-2003[2]. Durant les années 1970 et 1980, l’accès à l’enseignement secondaire a été l’objet d’une distorsion systémique sur des bases ethniques et régionales, les Hutu ayant été défavorisés par rapport aux Tutsi. Des tensions interethniques ont sporadiquement éclaté dans des établissements scolaires tant à Bujumbura qu’à l’intérieur du pays. Ces tensions ont quelque fois abouti à des fuites d’élèves hutu vers l’extérieur du pays. La période a été marquée également par le développement et la décentralisation des infrastructures sanitaires avec la mise en place progressive de circonscriptions sanitaires provinciales, de secteurs et de zones.
Au niveau des infrastructures, en 1987 le pays comptait 21 hôpitaux totalisant 2.774 lits et au moins un centre de santé par commune[3]. Ceci permit la baisse des épidémies et l’amélioration de la couverture sanitaire.
L’approvisionnement
en eau potable fut progressivement amélioré. Au cours de la période 1978 -1982
correspondant au 3ème plan quinquennal, 4 469 sources d’eau ont été
aménagées pour 660 000 personnes, pendant que
Un important effort de développement des infrastructures,
d’amélioration de l’habitat et de déboisement
Au cours de cette période, le pays connaît un développement
routier important à travers l’aménagement des routes provinciales, nationales
et communales. Alors que le réseau bitumé totalisait
La couverture des maisons par des tôles ondulées s’est généralisée en remplacement du toit de chaume traditionnel. En revanche, la politique d’habitat groupé en village fut un échec. La population n’a pas répondu à l’appel pressant envers la villagisation et aux facteurs incitatifs qui l’accompagnaient comme l’accès à l’eau potable, aux soins de santé, aux voies de communication. La résistance à la villagisation trouve son explication dans l’attachement à la propriété familiale et la méfiance vis-à-vis de l’administration.
De grands projets de reboisement ont été financés, notamment
par la Banque Mondiale (Rugazi) et la
BAD (Bukirasazi). Le Parc National de la Ruvubu de
1.3. Les limites structurelles au
développement
La persistance de la pauvreté et
des rapports d’échange défavorables aux agriculteurs
Le rapport d’échanges Etat/paysans, profondément
inégalitaire envers ces derniers, a été un frein de première importance à leur
développement tout en alimentant les frustrations dues notamment au
différentiel de niveau de vie entre les cadres étatiques et les producteurs. Pour le secteur agro-exportateur, la
commercialisation était jusqu’à présent le monopole de l’Etat à qui revenait la
détermination de la grille de rémunération des intervenants.
Le système de prix relatif
devenait de plus en plus défavorable au planteur de café. Pour les produits
agricoles comme les cultures vivrières dont ils pouvaient fixer le prix à leur
guise, les paysans arrivaient à indexer ces prix à ceux des produits
d’importation de consommation courante. Avec la chute des prix du café de la fin des années 1980, la contrainte étatique avait été nécessaire pour
empêcher les paysans d’arracher les plants de caféiers.
Les limites du développement autoritaire
Malgré ses bonnes performances économiques, le système de développement connaîtra, à partir de la seconde moitié de la décennie 1980, des dysfonctionnements du fait d’une gouvernance de plus en plus autoritaire qui prenait de moins en moins compte des avis de la population. Ainsi, la plupart des grands chantiers de l’époque, que cela soit l’extension de la culture du café, du palmier dans le sud du pays, de la villagisation, du reboisement ou des créations des parcs naturels, ils se feront sous la contrainte et contre les intérêts des paysans. Nombre de ces initiatives se faisaient par l’expropriation des terres des paysans à des taux d’indemnisation dérisoires.
Le comportement des cadres étatiques, systématiquement membres du parti unique en charge du développement rural, était souvent caractérisé par l’autoritarisme et l’attitude répressive découlant du système autoritaire et policier de l’époque en proie à l’obsession sécuritaire. L’expression était fortement contrôlée et d’importantes restrictions de mouvement existaient en particulier envers les intellectuels hutu. Les antécédents de 1972, où une partie des cadres furent les victimes de tueries tandis que d’autres participèrent à la répression, continuaient à marquer les relations entre certains représentants de l’Etat et une partie de la paysannerie. Mais au-delà des frictions ethniques ou régionalistes, les relations entre les cadres de l’administration et des projets de développement soutenus par l’aide internationale, toutes ethnies confondues, et les paysans étaient souvent caractérisés par un autoritarisme condescendant, et dans de nombreux cas, par une conduite d’enrichissement illicite, de népotisme et de spoliation.
Au milieu des années 1980, le conflit qui a opposé le gouvernement de la Seconde République et l’Eglise Catholique, accusée de politiser la paysannerie, a ravivé la suspicion entre l’Etat et ses représentants membres du parti unique UPRONA et provoqué une attitude de repli d’une partie des paysans. L’Eglise, très largement implantée dans le monde rural à travers de nombreuses oeuvres sociales, avait, jusque là, joué un rôle d’animateur et de protecteur d’une paysannerie souvent rétive vis-à-vis de l’Etat. Cette période a correspondu à une diminution des revenus du café du fait de la baisse des cours mondiaux à partir de 1986 et à un endettement croissant. Les organisations financières internationales ont alors poussé le régime à entreprendre un programme d’ajustement structurel dans un contexte de forte pression politique internationale, du fait du conflit avec l’Eglise et des autres excès autoritaires, plongeant le pays dans une crise sociale et de confiance.
Un système agraire ayant atteint ses limites
Au début des années 1990, l’essoufflement du système
productif agricole burundais devient patent. Les ajustements agraires réalisés
durant les trois décennies passées se sont épuisés face à la hausse
démographique inexorable et la pression foncière qui en résulte. L’enquête
agricole de 1990 établit la superficie moyenne par famille à
Face à un système de vulgarisation et d’encadrement
agricole peu efficace, le Ministère de l’Agriculture et de l’Elevage a tenté de
restructurer ses services de terrain en introduisant la
décentralisation de ses activités pour se rapprocher des bénéficiaires. Il a
concentré les capacités de vulgarisation et d’intervention au sein d’une
coordination provinciale dénommée Direction provinciale de l’agriculture et de
l’élevage (DPAE), qui a pour rôle de coordonner, d’harmoniser et d’insuffler un
nouvel élan aux activités de production de la province. Bien que le système
DPAE ait été implanté sur l’ensemble du territoire, il n’a pas bénéficié d’un
soutien financier suffisant de la part des bailleurs de fonds. Il n’a pas non
plus eu le temps d’être testé davantage, la crise de 1993 étant survenue
quelques temps après sa mise en place.
Une sécurité alimentaire en détérioration constante
Les années immédiates post-indépendance ont connu une lente
progression de la production agricole avec un rythme nettement plus soutenu
à partir
de la fin des années 1970. Ainsi par exemple, pour la période
1970-1986, la production connaîtra une croissance de 1 à 2%/an pour les productions
vivrières, 2.3% /an pour l’élevage, 2.7% /an pour la pêche et 1.8% pour les forêts (voir 5ème plan
quinquennal 1988-1992). Cette tendance se maintiendra jusqu’en 1992. Cependant,
la faible augmentation de la production sera compromise par un taux de
croissance démographique de 2.5% par an qui est supérieur à celui de la
production, remettant ainsi en cause la fragile sécurité alimentaire.
La décennie 1990 s’ouvre aussi sur une situation de crises
politico-ethniques violentes et récurrentes qui débute avec les tueries de
Ntega et Marangara en 1988, suivies d’une attaque meurtrière sur Bujumbura en
1991 violemment réprimée.
Enfin, la crise de 1993 avec ses massacres et ses
répressions, semble apporter une dynamique nouvelle, à savoir une participation
populaire plus prononcée et plus large dans les tueries et le conflit de façon
générale, ainsi que des signes beaucoup plus tangibles liant cette
participation populaire à des motivations économiques, notamment les questions
de terres et de pauvreté. Il semble qu’à la faveur de la crise agraire, de la
pauvreté qui s’ensuit et d’une meilleure organisation des mouvements
d’opposition violents, le processus de diffusion du conflit des élites vers les
populations à la base s’accélère.
L’inexorable dégradation de l’environnement
Pendant que l’érosion des sols s’accélérait sur les terres
surexploités, la recherche du bois de chauffage et de service ainsi que de
nouvelles terres arables a entraîné la destruction progressive des
boisements, de forêts et de savanes naturelles, y compris les aires
protégées. Les efforts de reboisement n’ont pas pu remédier à cette situation.
La
baisse du niveau des eaux du Lac Tanganyika observée depuis les années 2000,
mais qui s’accélère actuellement, devient de plus en plus inquiétante pour la
biodiversité du lac et l’économie du Burundi et des autres pays riverains.
Ainsi, la baisse du niveau des eaux du bassin du port de Bujumbura a rendu
difficile les opérations d’accostage des bateaux marchands, de débarquement et
d’embarquement des marchandises.
Malgré
l’absence d’une évaluation appropriée, on peut affirmer que l’impact écologique
sera aussi préjudiciable sur la vie et la multiplication de la flore et de la
faune du Lac Tanganyika avec certainement une baisse du stock et des captures
de poissons.
Malheureusement, avec la préoccupation que cause cette
situation, rien n’est fait, ni au niveau du Burundi, ni dans la sous-région
pour évaluer la situation et envisager des solutions de sauvegarde.
Un très lourd déficit énergétique frein au développement
rural
De façon globale, le Burundi accuse un déficit énergétique
profond à tous les points de vue (combustibles ligneux, énergie fossile,
énergie hydroélectrique, etc.). A titre d’exemple, en 1997, le déficit en bois
de feu était estimé à 4.2 millions de tonnes de bois pour une production
annuelle de 1.7 millions de tonnes (voir étude prospective du secteur forestier
à l’horizon 2020, Ministère de l’Aménagement du Territoire et de
l’Environnement, 2000).
Si le déficit en combustible ligneux accélère la
déforestation et le déboisement excessif, le déficit en énergie électrique
freine lourdement les activités de développement rural comme l’artisanat, la
transformation agroalimentaire, le développement des centres urbains, les
services éducatifs et sanitaires et autres activités génératrices de revenus.
Malheureusement, le bilan énergétique restera déficitaire
pour longtemps en l’absence d’une politique nationale cohérente de l’énergie.
Le poids excessif de la centralisation
Les structures administratives et de développement du
Burundi sont restées depuis longtemps excessivement centralisées, bâties sur un
modèle de pyramide renversée où toutes les initiatives et les décisions
proviennent du pouvoir central de Bujumbura.
Cette centralisation excessive qui perdure jusqu’à nos
jours pèse sur le développement rural, dans la mesure où les besoins des
campagnes ne sont pas correctement évalués et financés à leur hauteur réelle,
la priorité étant accordée au milieu urbain et au fonctionnement des services
généraux du pays.
2. LES CAUSES DE CONFLIT DANS LE MONDE RURAL
Les causes de conflit au niveau du monde rural ne sont pas
fondamentalement différentes de celles qui l’expliquent au niveau national, les
paysans ayant joué le rôle d’exécutants de décisions prises par les élites en
compétition pour le pouvoir.
Cependant, dans un contexte d’extrême rareté des ressources
et de grande pauvreté, les causes ayant trait aux ressources ont une résonance
plus grande dans le monde rural. Ainsi, l’autre face importante du conflit, à
savoir le caractère inéquitable de l’Etat burundais semble avoir une
forte prégnance dans le monde rural. L’exploitation, la spoliation et la
pauvreté sont des motifs de mobilisation pour la violence. Il faut
cependant être prudent, la pauvreté ne conduit pas nécessairement au
conflit. Pour cela, un certain nombre de facteurs et de conditions doivent être
réunis.
2.1 L’inéquitable répartition des ressources publiques
La principale caractéristique du conflit burundais est la
lutte pour le pouvoir entre des élites qui s’opposaient selon des clivages
idéologiques ethniques. La dimension idéologique identitaire a longtemps été
importante dans la mesure où même si ceux qui profitaient réellement des
privilèges du pouvoir dit tutsi étaient un noyau au sein du groupe tutsi,
il existait un différentiel d’accès au pouvoir ou aux ressources de l’Etat entre
Hutu et Tutsi très important. Enfin, même pour une bonne partie des paysans
tutsi défavorisés, par le jeu des proximités familiales, régionales ou
sociales, il était possible de jouir de façon minimale de certains droits
sociaux, économiques tels que l’éducation et l’emploi. Cela était plus
aléatoire pour les paysans hutu.
Cette lutte pour le pouvoir et pour l’accès aux ressources de l’Etat, qui a opposé les élites hutu aux élites tutsi mais aussi dans une moindre mesure, les Tutsi du centre contre les Tutsi du sud, tout particulièrement après la grave crise de 1972, s’est traduite par la constitution d’un système étatique dysfonctionnel servant en priorité les intérêts de la faction tutsi au pouvoir. Ce système patrimonial et inéquitable a durci un certain nombre de clivages, ethnique, régional et urbain/rural. L’iniquité de ce système étatique se manifeste dans la façon dont l’Etat distribue les profits qu’il tire des ressources qu’il contrôle. De ce point de vue, cet Etat a de façon structurelle spolié le monde rural, hutu et tutsi, au bénéfice de l’élite urbaine de façon générale et de l’élite au pouvoir et ses dépendants de façon particulière. La richesse matérielle de l’Etat burundais se fonde sur deux ressources naturelles : la terre et les produits agricoles au premier rang, parmi lesquels on compte le café.
Au
niveau sectoriel, l’Etat burundais a tiré l’essentiel de ses ressources de
l’agriculture, mais il a placé ses investissements dans l’administration
concentrée à Bujumbura et dans une industrie peu productive. Le Burundi,
structurellement, tire environ 80% de ses
recettes en devises de la culture du café. Hammouda a montré qu’à partir
de 1972, qui correspond au début de la concentration du pouvoir aux mains de
l’élite tutsi originaire du sud, jusqu’en 1992, l’agriculture a reçu de 20 à
30% des investissements, tandis que l’industrie recevait 70 à 80% . Durant la
même période, l’agriculture fournissait 64% du produit national brut, les
services 37.7 et l’industrie 16.7[4].
Le caractère usurpateur de la filière café pour les
planteurs se manifesta par le fait que jusque tout récemment,
c’est l’Etat qui décidait de la répartition des profits tirés du café et que
durant les années 1980 et 1990, le prix du café aux producteurs était non
seulement très inférieur au prix mondial et n’en suivait pas les poussées
haussières, mais il était aussi sensiblement inférieur aux prix offerts aux
producteurs dans les pays voisins, d’où une forte contrebande.
Au niveau de l’agriculture, lorsqu’à la suite de la forte
chute des prix du café, les paysans exprimèrent le désir d’arracher leurs
plants de café pour cultiver les cultures vivrières devenues plus
rentables, l’Etat le leur interdit sous peine de sanctions sévères. Malgré la
situation nutritionnelle précaire des populations rurales, de plus en plus de
terres étaient consacrées à la culture du café sans que cela ne se traduise par
une augmentation de la production.
Le cas du café, première culture d’exportation, est
illustratif du caractère dissuasif des rapports d’échanges au sein des filières
administrées par l’Etat. La comparaison avec d’autres pays producteurs, comme
la Colombie et le Costa Rica, est illustrative.
Alors que le prix au producteur pouvait être multiplié par
trois pendant les conjonctures haussières, le planteur burundais n’a jamais vu
son prix même multiplié par deux. Le pic de 1986 est même passé inaperçu. Le
pouvoir d’achat du kg de café s’est situé au-dessus du niveau de 1970 par 7
fois au Burundi contre l4 fois au Costa Rica et 14 fois en Colombie.

Source : NDIMANYA,
P, « La filière café burundaise »

Source : NDIMANYA,
P, « La filière café burundaise »