Deuxième
Partie :
DIAGNOSTIC
DU CONFLIT BURUNDAIS, PROCESSUS DE PAIX ET DEFIS POUR CONSOLIDER LA PAIX AU
BURUNDI
Chapitre II : NATURE ET CAUSES DU CONFLIT
BURUNDAIS
Introduction
Depuis
son indépendance en 1962, le Burundi connaît des crises politico-ethniques
cycliques, les unes plus violentes que les autres. Ces crises ont entraîné des
conséquences directes et indirectes difficiles à évaluer, mais qui s’apprécient
en termes de centaines de milliers de morts, de déplacés internes et de
réfugiés, de désorganisation de l’appareil administratif et productif et de
plongée dans la pauvreté. Elles ont aussi eu pour effets une profonde déchirure
du tissu social ainsi que la production d’un Etat fortement dysfonctionnel. Les
violences qui ont éclaté en octobre 1993 constituent l’une des manifestations
les plus dramatiques de ces crises qui s’expliquent autant par les ravages des
idéologies que par des problèmes de gouvernance dans ses diverses dimensions
économique, administrative et politique[1].
Aujourd’hui, l’urgence est au retour à une vie sociale,
institutionnelle, politique et économique normale qui suppose une volonté de
mettre définitivement fin au retour cyclique de ces crises en vue de garantir
une paix, une sécurité et un développement durables pour tous.
Dans la
perspective d’une contribution à une stratégie de prévention des conflits et de
consolidation de la paix, ce chapitre est consacré à l’analyse de la nature et
des causes du conflit burundais dans leur évolution dans le temps. La
détermination de ces deux dimensions est fondamentale dans l’évaluation du
processus de paix, de ses défis, ses limites, ses dangers et opportunités,
objet des chapitres suivants.
Après
avoir discuté de la nature et des causes du conflit burundais en suivant leur
développement historique, le chapitre se termine par une incursion dans
l’histoire immédiate des débuts du conflit armé en cours de résolution en
l’analysant dans une perspective de longue durée.
Encadré 2.1 : Les principaux repères chronologiques du conflit burundais (1961-1993) A la veille de l’indépendance, on dénombre 25
formations politiques. Dès 1960, elles se regroupent en deux principaux cartels
à savoir, le Front Commun Populaire et Démocratique constitué de 12 partis
sous la houlette du Parti Démocrate Chrétien (PDC), qui fusionne avec l’Union des Partis
Populaires rassemblés autour du PP et dont le double objectif est de « se
libérer du paternalisme féodal des princes ganwa » et de «
défendre les intérêts hutu » pour s’opposer au cartel UPRONA
qui regroupe une coalition de cinq partis démocratiques et monarchistes. Le 13 octobre 1961, le prince Louis Rwagasore est assassiné alors qu’il
vient d’être nommé Premier ministre au lendemain de la victoire de son
parti l’UPRONA aux législatives du 18 septembre 1961. Cet assassinat ouvre
la voie à une crise de succession qui, partie d’une querelle d’individus,
divise le parlement en ailes Casablanca (progressiste, pro-socialiste) et Monrovia (pro-occidental). Depuis
1963, cette ligne de clivage a pris une tournure ethnique, les 2 ailes
devenant respectivement pro-tutsi et pro-hutu, et a entraîné une instabilité
institutionnelle qui aboutit à la dissolution du parlement en mars 65. Le 13 janvier 1962, quatre cadres hutu du Syndicat Chrétien du
Burundi sont assassinés à Kamenge par des militants de la Jeunesse
Nationaliste Révolutionnaire. Les assassins n’ayant été ni identifiés, ni
jugés, ces assassinats seront plus tard perçus comme des meurtres ethniques
et sont aujourd’hui considérés par l’élite hutu comme le point de départ du
contentieux politico-ethnique burundais. Le 15 janvier 1965, le Premier ministre hutu Pierre Ngendadumwe est
assassiné au moment où il s’apprête à présider aux destinées du Burundi
pour une deuxième fois. En dépit de la complexité du complot qui a conduit
à cet assassinat, celui-ci est considéré comme un meurtre tutsi pour quatre
raisons : il se produit à un moment où le conflit Casablanca-Monrovia prend
une tournure ethnique et Ngendandumwe appartenait au groupe Monrovia ; son
premier mandat s’était prématurément achevé sur un fond d’accusation
d’ethnisme à l’encontre de 3 de ses ministres ; la quasi-totalité des suspects
arrêtés sont des Tutsi membres du groupe Casablanca ; enfin l’assassin
présumé est un Tutsi rwandais. La première crise politico-ethnique majeure que
connaît le pays en octobre 1965
s’inscrit dans le prolongement de cet assassinat. Les élections de mai 1965
ayant été ethnisées, le roi refuse de nommer à la primature le candidat
hutu que l’élite hutu lui présente et qui n’appartient à aucun parti. Une
partie de l’élite hutu réagit en organisant la tentative de coup d’Etat
d’octobre 1965 qui a failli emporter la vie du roi et de son Premier
ministre, et a été suivi du massacre des Tutsi dans les communes Busangana
et Bugarama en province de Muramvya. La répression emporte de nombreux
éléments de cette élite. La fuite du monarque, qui vient d’échapper de justesse
à la tentative du 19 octobre 1965, ouvre une course pour le pouvoir qui
prend des allures ethniques. De ce fait, la proclamation de la République
le 28 novembre 1966 par le capitaine Micombero à la fois tutsi et figure de
proue de la répression d’octobre 1965 est mal accueillie par l’élite hutu,
d’autant plus que pour la première fois depuis l’indépendance, les Hutu
sont minoritaires dans le Gouvernement qu’il met en place (5 sur une équipe
de 14 membres). En septembre 1969, un groupe d’officiers et de civils hutu sont arrêtés sur fond
d’accusation de complot contre les institutions. A l’issue du procès, 26
condamnations à mort et d’autres peines d’emprisonnement de durées
variables sont prononcées. En 1971,
un groupe de Tutsi ressortissants du centre-nord opposé au sud sont
également arrêtés sur la base d’une accusation semblable. A l’issue d’un
procès très controversé et entaché de nombreuses irrégularités, 9
condamnations à mort, 7 condamnations à un emprisonnement à vie et d’autres
à des peines d’emprisonnement de durées variables sont prononcées. Des
pressions internes et externes amènent le pouvoir à commuer ces peines et
libérer certains de ces prisonniers. Ces libérations donnent à l’élite hutu
un sentiment de deux poids deux mesures selon une ligne de clivage
ethnique. Le 29 avril 1972, une rébellion hutu appuyée d’éléments mulélistes, avec une
base-arrière en Tanzanie, éclate dans le sud du pays faisant quelques
milliers de morts tutsi. La répression s’étend quasiment sur l’ensemble du
territoire, décapitant toute l’élite politique, militaire, économique et
scolaire hutu. Le nombre de victimes de ces massacres est matière à
controverse s’étalant sur une fourchette allant de 50.000 à 300.000 tués.
Des calculs plus serrés aboutissent au chiffre de 120 000 morts et environ
100 000 à 150 000 réfugiés. La récidive de mai 1973 au nord-est et au
sud-est est également sévèrement réprimée. Le coup d’Etat du Colonel J. Baptiste Bagaza du 1er novembre 1976
intervient donc dans un contexte de déchirure socio-politique
grave, mais le nouveau pouvoir ne fait rien non plus pour rassurer la
communauté hutu. Au contraire, le conflit qui l’oppose à l’Eglise
catholique depuis 1979 prend par endroits des allures ethniques, l’Eglise
catholique étant perçue comme le principal animateur de la conscience
ethnique hutu, tandis que la politique d’exclusion des Hutu se poursuit. Le coup d’Etat du Président Buyoya le 3 septembre 1987 permet une réconciliation avec
l’Eglise catholique qu’il rétablit dans ses biens et ses droits. Le
massacre des Tutsi de Ntega et Marangara en août 1988 par des éléments du
Palipehutu entrés par le Rwanda, amène le Président Buyoya à reconnaître le
problème ethnique qu’il avait au départ nié. Cette reconnaissance est le
point de départ d’une large ouverture politique aux Hutu, d’un rapatriement
massif et sans condition des exilés hutu, ainsi que du lancement d’un vaste
débat national sur la question qui aboutit au vote d’une Charte de l’Unité
nationale en février 1991. Le 23 novembre 1991, alors que le Président Buyoya a créé 10 mois plus
tôt une commission chargée du retour des réfugiés et qu’il doit rencontrer
une délégation du Palipehutu, des attaques sont lancées par ce mouvement
sur les provinces de Kayanza et de Cibitoke frontalières avec le Rwanda
ainsi que sur la ville de Bujumbura. Le 21 octobre 1993, un putsch sanglant emporte la vie du Président
Melchior Ndadaye élu trois mois plus tôt, ainsi qu’à ses successeurs
constitutionnels, créant un vide de pouvoir. Des paysans hutu encadrés par
des activistes du FRODEBU et des membres de l’administration territoriale
se livrent à des massacres à l’encontre des Tutsi et des Hutu de I’UPRONA
sur au moins les 2/3 du territoire, faisant des dizaines de milliers de
victimes. A la répression de l’armée qui a causé elle aussi des dizaines de
milliers de morts, le FRODEBU répond par la création d’une milice armée, le
CNDD, entraîne l’extension et le prolongement de la guerre causant des
centaines de milliers de victimes.
1.
NATURE DU CONFLIT BURUNDAIS
1.1. Un
conflit multidimensionnel
Bien
qu’il tende aujourd’hui à épouser plusieurs visages, le conflit socio-politique
burundais a été souvent défini comme un conflit ethnique. Certains analystes
privilégient les dimensions identitaires en mettant en avant la virulence du
sentiment d’altérité ethnique, d’autres les dimensions politiques tout en y
associant un substrat ethnique puissant ; d’autres encore mettent en avant la
lutte pour le contrôle des ressources[2].
Les
conflits naissent et se développent et, en cours d’évolution, ils peuvent
changer de nature et de forme, faire intervenir d’autres enjeux avec d’autres
acteurs, si bien qu’un conflit relève rarement d’une seule cause. D’où
l’intérêt d’une approche plutôt constructiviste[3] qui analyse le conflit
sous l’angle d’une pluralité de facteurs explicatifs et qui prend pleinement en
compte l’évolution dans le temps de la réalité sociale. C’est dans cette
optique que s’inscrit le présent chapitre. Ainsi, le conflit burundais sera
analysé comme un conflit à la fois idéologique, politique et ethnique, avec des
dimensions économiques, sociales et culturelles qu’il faudra intégrer dans leur
environnement régional. La présente analyse sera attentive à l’évolution de la
nature du conflit et de ses principales causes.
Cependant,
ces différents facteurs explicatifs trouvent leur cohérence d’ensemble à travers
une analyse de la nature de l’Etat. L’action de l’Etat est le principal
déterminant des identités sociales et politiques et de leur interrelation. Le
conflit burundais qui a opposé les deux principales ethnies entre elles, et à
l’intérieur de celles-ci, des sous-groupes régionaux et claniques, se comprend
mieux lorsque l’on situe au centre de l’analyse la lutte pour le pouvoir d’Etat
et les ressources auxquelles il donne accès. Nombre d’analystes de la crise
burundaise situent l’origine du conflit au niveau d’un sentiment identitaire
conflictuel que certains expliquent par une culture ancestrale basée sur
l’ethnicité au moment où d’autres y voient un processus idéologique né de la
colonisation.
La différence
fondamentale entre la mise en exergue du facteur de l’ethnicité et
l’interprétation qui, au contraire, préfère parler d’idéologies ethnistes, se
rapporte à la différence de nature entre ces deux facteurs. L’ethnicité est
dans le premier cas considérée comme une espèce d’atavisme de l’ordre du naturel
et même pour certains, du biologique qui fonde une altérité culturelle
fondamentale entre les catégories hutu et tutsi. Ceux qui préfèrent parler
d’idéologie ethniste mettent en avant le caractère construit de l’idéologie
ethnique par des acteurs identifiables poussés par des mobiles politiques, eux
aussi identifiables.
La
démarche constructiviste privilégiée par la présente étude, tout en
reconnaissant un pluralisme identitaire diffus et une montée de tensions
socio-politiques durant l’ère précoloniale finissante, montre l’origine
essentiellement coloniale du conflit politico-ethnique burundais et prête
attention à ses mutations à travers notamment sa diffusion dans le corps social
qui a fini par lui donner les contours d’une crise politico-identitaire
relevant de l’ethnisme politique[4].
1.2 Une
crise d’ordre politique, social et culturel
1.2.1. Inégalité
politique relative entre Hutu et Tutsi dans le Burundi précolonial finissant
La société
ancienne burundaise était structurée autour de plus de 220 unités claniques
dispersées sur tout le territoire et conservant chacune une certaine unité.
L’organisation sociale du Burundi précolonial reconnaissait l’existence de
quatre composantes : les Ganwa[5], les Hutu, les Tutsi et
les Twa. Toutes ces composantes parlaient la même langue, partageaient une même
culture, une vie riche en relations économiques et sociales, adoraient le même
Dieu, vivaient, exception faite des Twa, entremêlés sur un même espace
géographique et obéissaient au même Mwami (roi).
L’Etat nation en devenir jouait sur un réseau subtil d’alliances entre la
monarchie et les différents clans des deux ethnies principales[6].
Sur le
plan politique, le pays était dirigé par un roi, père de la nation, dont
l’autorité était territorialement relayée par des chefs de stratégie de défense
contre les invasions extérieures, mais également d’éloignement
d’opposants/concurrents virtuels. Vers la fin du XIXème siècle,
la peur des rébellions par des chefs puissants et très éloignés de la cour
amena le roi à nommer dans plusieurs régions frontalières, des chefs hutu et
tutsi dont il espérait plus de fidélité que des chefs ganwa[7].
Les
chefs jouissaient d’une assez large autonomie: leurs obligations se limitaient
à fournir régulièrement à la cour royale des tributs en nature et des
prestations en travail, à lever des milices en cas de besoin, à assister aux
cérémonies annuelles de l’umuganuro
(fête des semailles) et à témoigner leur allégeance par des séjours ou des dons
de vaches à la cour.
Un corps
de Banyamabanga, conservateurs des secrets de la monarchie, choisis
généralement parmi les clans hutu des Bajiji, Bahanza, Bashubi et Banyange
constituait un véritable contre-pouvoir à l’aristocratie princière. Ce sont eux qui
organisaient la fête des semailles umuganuro, assuraient
la garde des sites funéraires des rois et des reines-mères, contrôlaient tout
l’aspect rituel et mythique du pouvoir, ainsi que le cérémonial
d’intronisation. Détenteurs du pouvoir religieux, les membres de ces clans hutu
administraient également des entités administratives autonomes, les plus
importants d’entre eux n’avaient rien à envier aux princes de sang et
entretenaient leur propre milice armée.
Jusqu’au
premier quart du XXè siècle, on compte une multitude de petits chefs hutu et
tutsi, abatware
bishikira, -ceux qui accèdent au roi sans intermédiaire-, qui
administraient des domaines royaux (ivyibare). Situés
principalement au centre du pays, ces domaines servaient à pourvoir aux besoins
matériels du roi.
A côté
des chefs baganwa, on avait des Batware-Nkebe,
un titre employé aux confins du Bugesera et de l’Imbo, qui disposaient
des mêmes prérogatives judiciaires, militaires et fiscales que les chefs baganwa.
Chaque groupe avait son histoire : au Nord-Est, c’étaient des descendants
de vieilles familles de la région autant hutu (Baswere du
Bugufi) que tutsi (Bavuna).
Dans la région de l’Imbo, c’était des notables implantés dans la région
depuis longtemps ou des descendants des fidèles que Ntare Rugamba avait
installés comme les Babibe ou les Banyakarama
de la plaine de la Rusizi[8].
Les
chefferies étaient à leur tour divisées en sous-chefferies confiées à des
sous-chefs hutu ou tutsi appelés ivyariho, remplaçants,
qui pouvaient être aussi des ganwa de moindre importance. Sous la colonisation,
le mot fit place à umutware, c’est-à-dire
celui qui gouverne une entité pour le compte d’une autre personne.
L’ordre social
et politique reposait sur la force, mais aussi sur le respect que la société
vouait à l’institution des bashingantahe, gardiens
de l’ordre et des coutumes, arbitres des conflits de la base au sommet. Garants
de la cohésion sociale, c’est parmi eux que le roi choisissait les juges de son
tribunal, à l’instar du mugi Mpitabakana ou du munyakarama
Mamfu, éminentes personnalités sous Mwezi Gisabo[9].
On n’a
jamais évalué leur appartenance ethnique, mais dans la mesure où les bashingantahe
étaient choisis pour leurs mérites individuels et que cela n’a jamais été
contesté, on peut penser que cette institution n’a pas été le lieu d’une
exclusion ethnique. Par contre, dans la mesure où l’organisation de la
cérémonie même d’investiture requérait un minimum de moyens, cette dimension
économique aurait été un filtre qui ait donné avantage aux Tutsi, sans qu’il
épouse dans le fond des contours ethniques.
De façon
schématique, on pourrait dire que la société burundaise était constituée :
i) d’une classe dominante de Ganwa, des
clans tutsi alliés au pouvoir (benengwe, bahondogo, banyakarama, babibe,
etc.) et de clans ritualistes hutu
(bajiji, banyange, bahanza, bashubi) ; ii)
une classe moyenne de Hutu et Tutsi, disposant généralement de terres et
d’un peu de bétail ; iii) d’une classe
de paysans pauvres hutu et tutsi sans bétail mais disposant de leur propre
terre ; ainsi que iv) d’une classe
de paysans très pauvres sans terre,
constitués de bagererwa et bashumba,
à la fois hutu et tutsi, les Hutu étant probablement plus nombreux en
raison de leur poids démographique ; v)
d’une classe sociale marginalisée et ouvertement sujette à
l’ostracisme de la part des Hutu comme des Tutsi, les Twa. Avec le temps, l’organisation
socio-politique donna progressivement avantage aux Tutsi.
Cependant,
ni les Hutu, ni les Tutsi n’avaient le sentiment de constituer une classe à
part. L’identification se faisait de façon indirecte à travers
les clans et les lignages, mais aussi à travers une
certaine conscience de classe trans-ethnique qui s’exprimait à travers
des instances de convivialité sociale[10]. De façon concrète, tous
les lignages tutsi ne faisaient pas partie de l’élite, loin s’en faut, et tous
les lignages hutu ne faisaient pas non plus partie de la classe inférieure.
Il existait des lignages puissants et des lignages faibles dans les deux
groupes, et dans chacun de ces lignages, on trouvait des infortunés aussi. Si
aucun témoignage ne mentionne un conflit qui aurait opposé Hutu et Tutsi en
tant que tel, il serait néanmoins trompeur de refléter une image paradisiaque
de la société burundaise et d’ignorer qu’elle recelait ses propres
contradictions et des éléments potentiellement porteurs des tensions
socio-politiques à venir.
Le
premier élément est l’existence d’un pluralisme identitaire dans la société,
bien que les Hutu, les Tutsi et, dans une certaine mesure les Twa, partageaient
les mêmes attributs culturels fondamentaux comme la langue, la religion et la
plupart des pratiques culturelles, si bien que si l’on se réfère à la
définition ethnologique de l’ethnie, ils ne constituaient pas à proprement
parler des ethnies. En d’autres termes, la distribution du pouvoir n’était pas
ethniquement indifférenciée.
Le
deuxième élément réside dans l’existence d’une inégalité politique relative
entre Hutu et Tutsi reflétée notamment dans la pratique d’ ukwihutura[11]. Cette
pratique renverrait à un ordre social inégalitaire au profit des Tutsi.
Phénomène assez marginal[12], il ne concernait en
réalité que des Hutu associés au pouvoir, les Bajiji et les Bashubi. Ce n’est
point un hasard si le phénomène se rencontrait davantage autour des
proches du pouvoir royal comme Bukeye, Mbuye, Kiganda et Muramvya. Cette
pratique semble plutôt traduire la confirmation solennelle d’une ascension
socio-politique déjà acquise d’un individu ou d’une famille hutu. De ce fait,
au Burundi comme au Rwanda, ces clans ritualistes ont évolué de façon
différenciée: certains éléments sont restés hutu tandis que d’autres ont été
assimilés aux Tutsi, de sorte qu’aujourd’hui, ni certains de leurs descendants,
ni le commun des Burundais ne savent que ces éléments ont une origine lointaine
hutu.
Le troisième réside dans l’existence d’une classe de
paysans sans terres, abagererwa et abashumba, réduits
à cette condition par les hasards de la vie familiale, sociale ou
politique et la densification du peuplement du pays. En effet, certains chefs n’hésitaient pas à chasser (gusohora) de
leurs propriétés des sujets récalcitrants ou dont ils avaient simplement envié
la richesse du domaine, ou à spolier (kunyaga), les éleveurs qui n’avaient pas leurs faveurs, les réduisant ainsi
sans transition à la misère.
Le
quatrième élément
résidait dans l’existence d’une certaine discrimination sournoise
interethnique. De manière générale, on peut considérer que les Twa étaient
socialement et politiquement ostracisés. On ne les retrouve dans aucune sphère
politique et l’essentiel des relations qu’ils avaient avec le reste de la
population étaient plutôt d’ordre commercial: ils n’entretenaient, par
exemple, aucun lien matrimonial avec aucun des trois autres groupes.
Et si leur
marginalisation n’a jamais débouché sur un conflit ouvert, c’est que
probablement leur nombre ne leur a jamais permis de développer une conscience
de classe ni de constituer une force de pression capable d’évoluer.
Sur ce
registre, on a souvent exagéré le poids du regard social porté par le clan
royal et certains clans tutsi -dits banyaruguru-, sur les clans tutsi hima, allant jusqu’ à une interdiction tacite de liens
matrimoniaux alors qu’on a des exemples de ces liens entre le clan royal et un
clan hutu[13].
Bien que cet élément fut instrumentalisé sous la première République et soit à
l’origine de la structuration du régionalisme qui, au départ, opposait
principalement les Tutsi du sud en majorité hima à ceux du centre-nord
majoritairement banyaruguru, on ne
peut en faire vraiment un élément de clivage étant donné que dans sa démarche
intégrative, le pouvoir royal confiait certaines fonctions à des clans hima,
notamment celles liées à l’entretien du troupeau royal. Cependant, cette
dimension avait un tel ancrage culturel qu’aux yeux des anciens, l’élément le
plus marquant de la proclamation de la République fut moins le changement de
régime que le fait qu’un Hima détrônait un Ganwa à la tête de
l’Etat[14].
Encadré 2.2 :
Hétérogénéité et ancienneté du peuplement de la région des Grands Lacs L’historiographie
missionnaire et coloniale du Burundi et du Rwanda donne une image
hiérarchisée et fixiste du peuplement de ces deux pays par trois races
distinctes, arrivées à des époques très différentes. Les premiers habitants
de ce territoire auraient été les Twa, population apparentée aux pygmées
qui vivaient dans la forêt, se nourrissant de la cueillette et de la
chasse. Ensuite, seraient arrivés les Hutu, appartenant au groupe bantou en
provenance du Tchad et du Cameroun. Enfin, entre le 13ème et le 15ème
siècle, les derniers arrivés auraient été les Tutsi en provenance
d’Ethiopie qui auraient conquis par la ruse ou par la force la majorité
hutu ainsi que les Twa, et les auraient depuis asservis. Une autre école,
prenant le contre-pied de cette histoire coloniale, défend l’unicité
originelle des Hutu et des Tutsi considérés comme strictement des classes
sociales (Dominique Franche), mettant certaines différences physiques que
l’on peut observer au compte de conditions de vie et de régimes
alimentaires différents, notamment la consommation du lait par les Tutsi
traditionnellement éleveurs. Des recherches
plus récentes synthétisées par Schoenbrun, alliant l’archéologie, la
linguistique et la génétique proposent une image du peuplement de la
sous-région plus complexe. D’une part, elles affirment l’hétérogénéité
ethnique du peuplement de la région des Grands Lacs. Ainsi, se seraient
retrouvés dans la sous-région des populations d’ethnie pygmoïde, des
groupes soudaniques, sahéliens, couchitiques (afro-asiatiques) et le groupe
Bantou. D’autre part, elles datent à une époque beaucoup plus reculée, cinq
siècles avant Jésus Christ, la rencontre et la coexistence de différents
groupes ethniques dans la région, en se démarquant du schéma hiérarchique
rigide. Ces études prenant le contre-pied de l’historiographie
missionnaire, suggèrent que la sous-région aurait été de très longue date
le foyer de peuples pasteurs différents dont les couchitiques du Sud bien
avant l’arrivée des peuples bantou. Elles suggèrent aussi la prééminence,
pendant la majeure partie de cette histoire de longue durée, des
communautés à dominante agricole bantou sur ceux s’adonnant principalement
à l’élevage. Ce qui ressort aussi de ces études, c’est que l’on ne peut pas
affilier les Hutu et lesTutsi contemporains à deux ethnies originelles
précises. Ces catégories identitaires seraient le produit de fusions et de
recompositions de ces différents groupes avec cependant un clivage entre
les groupes à dominante pastorale d’un côté et de l’autre les groupes à
dominante agricole, sans écarter les probables échanges entre les deux.
Elles avancent l’hypothèse de la prééminence des communautés bantou dans la
région, de la fin de l’époque pré-chrétienne jusqu’au début du deuxième
millénaire, dans un contexte de coexistence, d’échange intense et
d’assimilation culturelle bantou. Cette assimilation aurait apporté une
importante unicité culturelle bantou dans toute la sous-région, faisant
disparaître dans chacune des sous-entités culturelles de la région des
Grands Lacs, les différenciations ethniques stricto sensu, puisque désormais, ces
populations d’origines lointaines diverses ont partagé les mêmes
territoires, les mêmes langues, les mêmes religions et, par la suite, les
mêmes royaumes. Des bouleversements climatiques au milieu du second
millénaire auraient permis aux communautés pastorales de s’affirmer
économiquement, politiquement et militairement et de créer des royaumes
dominés par eux, intégrant progressivement les autres communautés agricoles
et sylvicoles. Cependant, le
paradoxe de certaines de ces sociétés interlacustres qui se vérifie
particulièrement au Burundi et au Rwanda, est la survivance des
différenciations sociales et de traits culturels secondaires, malgré cette
longue histoire commune et le partage des attributs culturels fondamentaux.
Selon Schoenbrun, cette sous-différenciation s’est accentuée au début du
second millénaire après Jésus Christ, préfigurant la formation hiérarchisée
des royaumes dans la sous-région. Source: Jean-Pierre
Chrétien, « Hutu et Tutsi au Rwanda
et au Burundi » Au coeur de
l’ethnie,
sous la dir.
Jean-Loup Amselle et Elikia M’bokolo, Paris, Éditions La Découverte, 1985,
p. 129-166. Dominique Franche, « Généalogie du génocide rwandais. Hutu et
Tutsi :Gaulois et Francs? » Les Temps Modernes, no 582, 1995, p. 1-57. David Schoenbrun, A
Green Place, a Good Place. Agrian Change, Gender, and Social Identity in The Great Lakes Region w the 15th Century, Oxford,
James Currey, 1998, 302 p.
Au bout du
compte, on ne peut manquer de relever l’ambiguïté existant dans les relations
sociales et politiques dans le Burundi ancien. D’un côté, de fortes instances
d’intégration politique, sociale, culturelle et idéologique entre Ganwa, Tutsi,
et Hutu ; d’un autre, la persistance de relations d’inégalité, même relatives,
qui font que si des clans hutu sont bien associés au pouvoir, et ce quelques
fois à un très haut niveau, l’essentiel du pouvoir se retrouve dans les
familles princières ganwa d’abord, et dans une moindre mesure, tutsi.
On
pourrait ainsi avancer que l’Etat monarchique burundais était un Etat
hégémonique essentiellement dominé par les Ganwa qui, par souci d’intégration
politique et sociale, avait structurellement associé des clans hutu et tutsi au
pouvoir. D’autre part, il avait favorisé des pratiques culturelles privées,
d’autres institutionnalisées et une idéologie politique faisant la promotion de
l’unité nationale et de la convivialité culturelle entre Hutu et Tutsi. Cet
ordre précolonial était caractérisé par une certaine diversité culturelle
secondaire diluée dans une multiplicité de statuts sociaux complexes et
interdépendants.
Cette
recherche d’équilibre et d’intégration politique et sociale devait être mise à
mal à partir de la seconde moitié du 19ème siècle par la raréfaction relative
des terres conduisant à une densification du peuplement, à une centralisation
et une intensification de l’administration d’une part, mais aussi au
durcissement des rapports d’échange et la multiplication et l’intensification
des rapports de subordination comme ubugabire et ubugererwa[15], d’autre part.
Malgré
ces éléments de conflit, c’est principalement la consolidation de l’ordre
colonial et missionnaire qui a porté le coup le plus dur à l’ordre
socio-politique ainsi construit.
1.2.2 Le poids des idéologies
Les
tenants de la thèse des antagonismes ethniques ancestraux, soutiennent que ces
derniers sont nés à l’époque pré-coloniale, et ont été entretenus ou renforcés
à l’époque coloniale, avant d’être perpétués par les élites locales après
l’indépendance. Selon cette vision le « fossé ethnique» qui, depuis quelques décennies s’est
progressivement creusé entre Hutu et Tutsi, tirerait son ressort originel d’un
antagonisme qui remonterait aux premiers contacts entre les deux « ethnies »[16].
Ils
s’appuient sur l’exploitation de la tradition orale, mais également sur une
certaine lecture de l’histoire. En effet, la tradition orale contient un certain
nombre de proverbes qui semblent refléter une certaine marginalisation sociale
des Hutu[17].
Cependant, en raison d’une perception satirique quasi manichéenne du
monde, chaque proverbe admet son contraire, si bien qu’on pourrait en dire
autant des Tutsi[18].
De plus, sur environ 4 000 proverbes, on en rencontre à peine une dizaine sur
les relations hutu-tutsi.
La
lecture historique quant à elle puise ses racines dans ce qui est généralement
connu sous l’appellation de «mythe
hamitique »[19]. Depuis plus d’un siècle,
les Tutsi sont présentés comme des Nilotes hamitiques, pasteurs nomade qui
amenèrent leurs troupeaux, instrument de domination su les Hutu[20]. A la
base de cette thèse, se trouve l’idée défendue depuis le début du XXème siècle,
que le Burundi aurait d’abord été peuplé par des Twa, rejoints plus tard par
les Hutu, ensuite et beaucoup plus tardivement par les Tutsi, perçus comme des
colons[21].
La
lecture que les premiers européens en contact avec ce pays donnèrent des
rapports socio-politiques existant revient inlassablement sur l’existence d’une
dualité hutu-tutsi, que le discours a tenté de restituer à travers une série de
concepts antithétiques autochtone/étranger, pasteur/agriculteur,
serfs/seigneurs, travailleurs/jouisseurs, etc[22]. La différenciation
ethnique a mis en avant des différences physiques et de caractère tout aussi
antithétique. De manière générale, les Hutu sont présentés comme plus trapus et
plus courts et leurs traits sont supposés moins réguliers que ceux des Tutsi,
décrits comme « des gens de haute mine»
et dont la noblesse des traits est génératrice « de prestige et
d’ascendant »[23], «
cousins européens[24] » sur lesquels on peut d’autant plus
compter qu’ils n’ont du nègre que la couleur[25].
Au
niveau des traits caractériels, Jean Ghislain voit dans les Tutsi des hommes «
intelligents, mais facilement retors, [...] ignorant la colère mais pratiquant
la vengeance froide, ne connaissant ni la pitié ni le scrupule [...],
profondément méfiants, auréolés d’un renom de guerriers intrépides» . En
revanche, le Hutu devient « (...) un
grand enfant [...] superficiel, léger, volage »[26]. L’enjeu
de ce point de vue n’est pas l’existence de certaines différences, mais leur
exagération en faisant des catégories absolues, étanches et hiérarchisées.
Le
dernier lieu de conflictualité concerne les relations matrimoniales, un terrain
où une fois de plus, à en croire le discours colonial, les Hutu faisaient
l’objet de rejet de la part des Tutsi, les mariages mixtes étant perçus comme
exceptionnels.
Cette structuration de l’imaginaire collectif aussi bien hutu que tutsi a abouti à la fabrication d’une image négative de l’autre, à un découpage de la société en ethnies distinctes, cloisonnées et intrinsèquement hiérarchisées. Une grande partie des élites hutues et tutsies qui avaient fréquenté l’école coloniale ont intériorisé ces catégories, développant un certain complexe de supériorité et d’infériorité qui a commandé les réflexes politiques. « Des Tutsi ont cru qu’ils