INTRODUCTION

 

 

SOMMAIRE                                                                                                                                                                                          CHAP . I

 

 

Après plus de 10 ans de guerre civile qui a fait près de trois cent mille morts, le processus de sortie de crise par une série d’élections mettant fin à la période de transition a suscité un sentiment d’optimisme quant aux perspectives futures du pays. Le vote référendaire, les élections communales, législatives, présidentielles et collinaires qui se sont étalés du mois de février à septembre 2005 se sont globalement bien déroulés et leurs résultats ont été acceptés par la majeure partie des acteurs politiques et sociaux, par la population ainsi que par la communauté internationale. Ces élections démocratiques ont marqué un profond changement des structures politiques du pays qui semble éloigner le spectre d’un retour au type de conflit politique et identitaire que le pays a connu durant les quarante dernières années.

 

Cependant, de nombreux défis demeurent, principalement ceux liés aux conditions socio-économiques extrêmement difficiles que connaît le pays, dont un niveau de pauvreté record avec 65% de la population urbaine et 70% de la population rurale vivant en dessous du seuil de pauvreté. Ce sont ces très difficiles conditions de vie de la population qui favorisent la persévérance du dernier groupe armé qui, jusqu’à présent, a refusé de joindre le processus de paix et qui le menace. Ces conditions de vie produisent une situation d’insécurité individuelle et dans les communautés du fait du fort développement de la criminalité privée et d’autres dysfonctionnements sociaux comme la violence faite aux femmes et aux filles que l’on pourrait résumer par la notion de manque de sécurité humaine. L’autre type de défi à la consolidation de la paix concerne les difficultés à instaurer dans les faits une politique de bonne gouvernance, de respect des droits fondamentaux et des pratiques démocratiques. La conjonction de cette fragilité intérieure et la continuation de l’instabilité régionale représentent un risque additionnel à la consolidation de la paix au Burundi.

 

Les défis à relever pour la consolidation du processus de paix sont de nature hautement politique mais, de façon tout aussi essentielle, requièrent des progrès dans la lutte contre la pauvreté, une pratique de bonne gouvernance, l’instauration de l’état de droit et l’approfondissement du processus démocratique. Ces quatre thèmes participent au concept de développement humain durable qui constitue le cadre de référence du présent rapport.

 

Le Rapport National sur le Développement Humain 2005 innove par le sujet traité. Il est dédié au conflit et aux voies et moyens de la consolidation de la paix au Burundi. Son objectif ultime est l’élaboration d’une stratégie de prévention des conflits par le développement humain durable afin d’approfondir la paix et de prévenir la résurgence de nouveaux conflits.

 

Trois raisons principales ont motivé le choix du thème de la prévention des conflits : 1) Les pays pauvres sortant de conflit ont une forte probabilité de retomber dans un conflit violent dans les cinq années qui suivent la fin du conflit initial. Selon une étude de la Banque mondiale, les pays sortant d’une guerre civile ont 44% de chance de retomber dans le conflit dans les cinq années qui suivent. Une des principales raisons de cette situation est due au simple fait que les causes qui ont mené au conflit sont encore très souvent présentes[1]. 2)  Les effets du conflit qui ont coûté au pays plus d’une décennie de son développement sont les principales entraves au développement humain durable au Burundi aujourd’hui. Or, la pauvreté est un des facteurs de risque de conflit parmi les plus importants que connaisse le pays. 3)  Le conflit au Burundi s’insère dans une dynamique régionale d’instabilité et de conflits. La consolidation de la paix au Burundi le rendrait moins vulnérable aux convulsions régionales et lui permettrait au contraire de jouer un rôle stabilisateur pour l’ensemble de la région.

 

Questions méthodologiques

 

A la base de cette étude, il y a une analyse du conflit, de ses causes, ses acteurs, sa dynamique actuelle ainsi que les risques, menaces et opportunités pour la consolidation de la paix. Il existe plusieurs méthodes d’analyse des conflits, certaines parmi les plus connues ont été développées par des agences bilatérales et multilatérales de coopération pour le développement. Le conflit au Burundi a aussi été l’objet de nombreuses études de chercheurs universitaires burundais et étrangers usant souvent de la méthode historique ou de la science politique. De nombreux consultants et organisations de plaidoyer pour le développement démocratique ont produit et continuent à effectuer des analyses du conflit usant de méthodes surtout empiriques.

 

On peut ainsi distinguer deux grandes écoles dans les méthodes d’analyse disponibles pour étudier le conflit burundais. Il y a d’une part, les méthodes déductives partant de modèles théoriques basés sur l’investigation d’un certain nombre de variables pré-établies et de leur interaction. D’autre part, il y a les méthodes inductives partant de la réalité observée et vécue pour arriver à la production de certaines hypothèses.

C’est cette dernière qui a été utilisée par la plupart des études produites par des experts du Burundi nationaux ou étrangers. Il existe une masse critique de ces études inductives offrant la possibilité de confronter différents points de vue et résultats de recherche portant sur le même objet et permettant ainsi de baliser un spectre relativement large d’hypothèses. La présente étude a préféré s’appuyer sur cette approche basée sur des analyses générées de l’intérieur plutôt que de chercher à appliquer un modèle théorique qui ne permettrait pas de ressortir aussi bien les spécificités et particularités du cas burundais. Ceci dit, l’approche adoptée demeure largement informée par la littérature spécialisée portant sur les conflits et leur prévention.

 

Note sur les statistiques utilisées

 

La source principale des données portant sur les indicateurs du développement humain ainsi que celles portant sur les secteurs correspondant est la base de données DHD logée à l’ISTEEBU. Cette base de données a fait l’objet d’un séminaire de validation rassemblant les principaux producteurs de statistiques dans le pays. Il subsiste cependant dans certains cas des divergences entre les données de cette base et celles détenues par le service producteur et, dans telles circonstances, nous utilisons les données des services producteurs.

 

Il existe également des divergences entre les données nationales et celles figurant dans le Rapport mondial. Cette divergence s’explique par le fait que lorsqu’ils compilent des séries de données sur plus d’un pays, les organismes statistiques internationaux appliquent souvent des normes et des procédures d’harmonisation internationale, afin de permettre une comparaison aussi poussée que possible entre les pays. Lorsque ces données internationales se fondent sur les statistiques nationales, comme c’est généralement le cas, il est parfois nécessaire de corriger les données ainsi obtenues. En l’absence de chiffres relatifs à un pays, un organisme international peut procéder lui-même à une estimation, s’il dispose d’autres informations pertinentes... [2]

 

 

Quelques définitions

 

Conflit et prévention des conflits

 

Deux acteurs ou plus sont en conflit lorsqu’ils sont déterminés à atteindre des objectifs incompatibles pour lesquels la partie adverse est perçue comme un obstacle. Le conflit est la conséquence inévitable des relations humaines. Il intervient dans différentes sphères de la vie sociale, sur le lieu de travail, à l’école, dans les communautés ou dans les familles. Le conflit n’est pas négatif en soi, le problème se situe au niveau des moyens utilisés pour le résoudre. Les situations de conflit ou de rivalités peuvent promouvoir le développement humain comme par exemple dans un contexte de concurrence commerciale ou d’élections démocratiques même si, pour celles-ci, il existe des appréciations divergentes sur la nature positive du conflit inhérent à de tels exercices dans des sociétés polarisées comme le Burundi.

 

Les conflits inhérents aux relations humaines sont le plus souvent résolus par des stratégies préventives ou compensatoires. L’usage de la violence ou de la coercition illégale sont moralement à prohiber mais peuvent paraître à différents acteurs comme la seule façon d’influencer l’issue d’un conflit en faveur d’une personne ou d’un groupe. Bien que le conflit violent soit à éviter autant que possible, certaines crises peuvent être l’occasion d’une transformation d’un ordre social bloqué.

 

De façon opérationnelle, la prévention des conflits consiste en la vaste gamme d’actions, interventions, activités, programmes, mécanismes et procédures qui remédient aux menaces structurelles du conflit, prévient l’escalade des tensions et leur transformation en conflit violent. La prévention des conflits a aussi pour rôle d’empêcher la continuation ou la résurgence de la violence. Dans les cas d’une intervention extérieure internationale importante comme au Burundi qui a fait recours à une tierce partie internationale, la prévention des conflits tend à suivre en partie un modèle basé sur les meilleures pratiques internationales tels les arrangements constitutionnels, la réforme des corps de défense et de sécurité, le DDR, etc. Dans le cadre de cette étude, la gamme des solutions envisagées devrait se baser une nouvelle fois sur l’approche des meilleures pratiques, mais surtout sur une réflexion générée de l’intérieur à travers la participation des acteurs nationaux à tous les niveaux du processus de recherche.

La sécurité humaine

 

Il y a onze ans, le Rapport mondial sur le développement humain 1994 définissait un cadre de sécurité allant au-delà des préoccupations strictement militaires. Selon ce rapport, la sécurité humaine avait deux aspects : la sécurité par rapport à des menaces chroniques telles que la faim, les maladies, la répression et la protection contre les perturbations soudaines du déroulement normal de la vie quotidienne. Les conflits violents minent ces deux dimensions de la sécurité humaine. Ils accentuent la pauvreté et anéantissent des vies ordinaires.

 

Le développement humain

 

La philosophie du développement humain repose sur un certain nombre de principes centraux comme l’élargissement des choix des gens et le rôle que les personnes, tout particulièrement les pauvres, doivent jouer dans l’avènement du changement dans leur vie. Il s’agit d’un processus qui place les personnes au centre de l’analyse, qui valorise l’élargissement des choix et l’augmentation du bien être en tant que moyen et fin en soi. Au centre de l’élargissement des choix des gens, il y a le renforcement des capacités humaines, de ce que les gens peuvent ou ne peuvent pas faire. Les capacités les plus élémentaires sont celles de vivre de longues vies en bonne santé, d’être scolarisé, d’avoir accès aux ressources nécessaires à mener des vies d’une qualité décente. La notion de développement humain ne vise pas l’atteinte d’une situation donnée préétablie, c’est plutôt un processus et une perspective évolutive. Elle inclut également la perspective des droits dans le développement et englobe les droits civils et politiques, notamment dans leur dimension de participation civique et politique aux affaires de la communauté.

 

Le contenu du Rapport

 

Le rapport est constitué de trois parties. La première contient le chapitre portant sur la présentation de la situation du développement humain au Burundi. La seconde partie qui rassemble les chapitres 2 à 6 fait l’analyse du conflit, du processus de paix, des différents défis à la consolidation de la paix, ainsi que des réponses qui leur sont apportées. Les principaux défis identifiés sont la gouvernance démocratique et sécuritaire, la justice, le développement rural et les priorités socio-économiques post-transitionnelles. La troisième partie est constituée des conclusions et recommandations générales.

 

Ce quatrième Rapport national sur le développement humain propose, comme les précédentes éditions, un panorama actualisé et synthétique sur les principaux paramètres du DHD (chapitre 1). Après dix ans de crise et un retour de la sécurité depuis novembre 2003 sur la majeure partie du territoire, les principaux indicateurs de développement humain continuent à accuser un important retard. Le Rapport Mondial de Développement Humain 2005 classe le Burundi au 169ème rang parmi 177 pays analysés. L’espérance de vie à la naissance est passée de 48 ans en 2002 à 46 ans en 2004. L’incidence de la pauvreté monétaire de la population rurale qui est passée de 68.8% en 1999 en pleine guerre civile, à 70.5% en 2004 marque une aggravation de la pauvreté dans les campagnes. Dans les villes, l’incidence de la pauvreté est passée de 66.6% à 65.7% sur la même période.

 

Le chapitre 2 revient sur la nature et les principales causes structurelles et conjoncturelles du conflit. S’agissant de sa nature, le chapitre, après une analyse comparative des déterminants culturels/identitaires, économiques et politiques du conflit, avant, pendant et après la colonisation, conclut en suggérant la nature essentiellement politique du conflit. Il souligne la part prépondérante jouée par l’entreprise coloniale dans l’émergence de l’idéologie qui devait fonder le conflit burundais même si l’époque pré-coloniale ne manquait pas de contradictions et qu’elle s’est terminée sur de fortes montées de tensions sociales. S’agissant des causes structurelles du conflit, le chapitre met en avant, la pauvreté et la lutte pour les ressources, la culture politique néo - patrimoniale, une gestion des crises qui a fait le lit de l’impunité, ainsi que le développement de la peur réciproque entre les deux ethnies.

 

Le chapitre souligne le rôle important joué par la crise meurtrière de la révolution rwandaise de 1959 qui a contaminé la dynamique politique au Burundi en y introduisant la violence ethnique meurtrière. Enfin, plus près dans le temps, la crise et la guerre civile qui ont débuté en 1993 ont pour cause le lourd contentieux politique et sécuritaire hérité des crises précédentes allié à un processus démocratique raté à cause du manque cruel de culture démocratique de la part des principaux protagonistes.

 

Le chapitre 3 est consacré aux dynamiques du processus de paix jusqu’aux élections de 2005. Le chapitre analyse les diverses phases du processus de paix qui a abouti à l’Accord de paix d’Arusha. Il passe ensuite en revue les principaux programmes de mise en application de l’Accord de paix dont le processus de réforme des corps de défense et de sécurité avec ses phases d’intégration de l’armée et de démobilisation.

Il analyse le processus électoral qui a consacré la prééminence politique du CNDD-FDD. Le chapitre constate un changement en profondeur des structures politiques du pays issu du verdict des urnes, fortement favorable à la consolidation de la paix. Il se termine en relevant cependant un certain nombre de limites au processus de paix.

 

Le chapitre 4 est consacré au défi de la justice post-conflit en se focalisant sur la question de la lutte contre l’impunité. Le chapitre commence par faire l’historique du système de justice burundais, particulièrement dans les périodes durant lesquelles de graves violations des droits de l’homme ont été commises sans qu’il ne parvienne pas à les sanctionner. Ensuite, il aborde la question de la lutte contre l’impunité et passe en revue les différentes propositions existantes pour y parvenir : celles prescrites par l’Accord d’Arusha et celles proposées par la Mission d’évaluation des Nations Unies. Enfin, il constate qu’il existe une indétermination politique et sociale au Burundi quant à la voie à suivre pour lutter contre l’impunité sans compromettre le processus de réconciliation.

 

Le chapitre 5  a pour objet l’étude du conflit burundais dans le monde rural et les voies et moyens à mettre en oeuvre pour consolider la paix dans ce milieu. D’abord, le chapitre retrace l’évolution socio-économique et politique du monde rural et met en lumière ses limites structurelles. Ensuite il analyse les germes de la crise violente dans ce milieu avant d’étudier l’évolution socio-économique du monde rural durant le conflit (1993-2005). Enfin, il évalue les réponses des principaux intervenants aux causes de conflit en monde rural. Le chapitre constate que les problèmes sociaux économiques du monde rural sont d’une telle profondeur qu’il se dégage l’impression que la continuation du modèle actuel de développement rural, nataliste, basé sur une agriculture de subsistance et une culture de rente principale n’est pas soutenable. Une prise de conscience de la gravité de la situation pour la stabilisation de la société est nécessaire avant d’envisager des changements en profondeur.

 

Le chapitre 6 est consacré aux priorités socio-économiques à mettre en oeuvre pour la consolidation de la paix. Il commence par identifier ces priorités en se basant sur les  prescriptions de l’Accord d’Arusha, sur une synthèse critique des meilleures pratiques internationales et sur le cadre stratégique de lutte contre la pauvreté en cours d’élaboration au Burundi. Dans un second temps, le chapitre évalue dans quelle mesure les programmes de reconstruction en cours vont dans le sens des priorités pour la consolidation de la paix. Dans un troisième temps, il analyse la question des sources de financement des programmes de consolidation de paix. La section quatre du chapitre examine les voies du développement socio-économique à plus long terme qui est le seul à même de fonder le processus de consolidation de la paix sur une base solide. Enfin, le chapitre aborde la question de la bonne gouvernance économique.

 

SOMMAIRE   

 

 



[1] World Bank, breaking the Conflict Trap : Civil War and Development Policy, 2003

[2] Rapport Mondial sur le Développement Humain 2005, p 223-224