Chapitre VI : LES PRIORITES SOCIO-ECONOMIQUES POUR LA CONSOLIDATION DE LA PAIX

 

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SOMMAIRE

 

 

Introduction

 

Selon une étude de la Banque mondiale, les pays sortant d’une guerre civile ont 44% de chance de retomber dans le conflit dans les cinq années qui suivent. Une des principales raisons de cette situation est due au simple fait que les causes qui ont mené au conflit sont encore très souvent présentes[1].

 

Toujours selon cette étude, « les pays pauvres et marginalisés » définis comme ceux rassemblant trois caractéristiques qui augmentent leur propension au conflit, à savoir : un bas revenu, un déclin économique et une dépendance au secteur primaire, ont dix fois plus de risques de vivre un conflit par

rapport aux pays pauvres mais économiquement dynamiques et en progression. De ce risque dix fois plus élevé, le niveau de revenu compte pour la moitié des risques encourus.

 

Après dix années de conflit, le PIB du Burundi par tête est passé de 210 $US  en 1990 à 119 $US  en 2000 (dernier rang mondial) à 82.7$US en 2003 et 91.9$US en 2004, indiquant un profond appauvrissement d’un pays au départ déjà pauvre.

 

Or, parmi les principales causes du conflit burundais identifiées dans le chapitre 2 portant sur les causes du conflit et corroborées par la plupart des analystes, la pauvreté et la lutte pour les ressources jouent un rôle important. Ainsi, si la pauvreté a été une des causes principales de l’éruption du conflit, cette cause aujourd’hui s’est fortement aggravée. Fort heureusement, comme on peut le voir dans le rapport portant sur la dynamique du processus de paix, s’agissant d’autres causes importantes du conflit comme la domination ethnique et l’exclusion, à la fin de la période de transition, ces causes avaient par contre fortement diminué. Cependant, il existe un lien de cause à effet entre le niveau de pauvreté et la question de la domination ethnique et de l’exclusion, la première étant souvent considérée comme la cause de la seconde. Ceci voudrait alors dire que, vu le niveau de pauvreté très élevé, la résurgence du processus d’exclusion identifié par l’Accord de paix d’Arusha comme la principale cause du conflit ethno-politique burundais est à envisager de façon sérieuse ; et que donc, à cause notamment de la grande pauvreté, le risque que le Burundi retombe dans de nouvelles formes de conflit est aussi important. La recrudescence des attaques du FNL durant les mois de septembre et octobre sont là pour nous le rappeler. Il est alors primordial, de contrôler, autant que faire ce peu, ce facteur économique de risque de conflit. C’est l’objet d’étude de ce chapitre portant sur les priorités socio-économiques pour la consolidation de la paix.

 

Le chapitre n’a pas pour ambition de définir une nouvelle stratégie de développement économique qui sortirait le pays de la pauvreté. Cette stratégie existe, elle s’articule autour du CSLP. Le chapitre a pour objet de faire une lecture critique et constructive des programmes de développement économique du pays, afin d’examiner, à travers la grille d’analyse de la prévention des conflits, si les outils économiques existants ou en développement sont utilisés de façon optimale pour la consolidation de la paix.

 

 

1.   LES SOURCES D’IDENTIFICATION DES PRIORITES ECONOMIQUES  POUR LA CONSOLIDATION DE     

      LA PAIX

 

1.1. Les prescriptions sociales et économiques de l’Accord de paix d’Arusha

 

L’identification des priorités économiques pour la recherche d’une paix durable au Burundi a fait l’objet de discussions approfondies dans le cadre des négociations qui ont mené à l’élaboration de l’Accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation au Burundi signé le 28 Août 2000. L’Accord d’Arusha va plus loin que la recherche d’une cessation des hostilités, il s’agit d’un projet de transformation en profondeur de l’ordre politique, social et économique du pays pour la paix.

 

S’agissant des dimensions économiques du conflit et des solutions à lui apporter, de façon synthétique, on pourrait dire que l’Accord d’Arusha identifie trois types d’actions à mener :

 

1)      des mesures luttant contre l’exclusion socio-économique que l’on pourrait associer à la problématique de la bonne gouvernance dans sa dimension de distribution équitable des ressources du pays ;

2)      des mesures relatives au règlement de questions sensibles, conséquences du conflit comme celle de la réhabilitation des sinistrés, au premier rang desquels on compte les réfugiés et les déplacés. Même si certaines questions consécutives au conflit n’ont pas été expressément identifiées comme des questions économiques et sociales, leurs coûts importants les placent aussi sous cette rubrique comme la réintégration des sinistrés, la réforme du secteur de la sécurité, incluant l’intégration des forces anciennement belligérantes, la démobilisation, mais aussi la question de la réforme judiciaire.

3)      Enfin, le troisième type d’actions préconisées par l’Accord de paix a trait à la reconstruction et au développement socio-économique plus général.

 

4)      Le CSLP reprend d’assez près les principales orientations prescrites par l’Accord d’Arusha pour apporter des solutions économiques au conflit.

 

1.2. Les principaux axes du CSLP-I

 

Le CSLP Intérimaire s’attaque à la problématique de la consolidation de la paix et du développement à travers des axes stratégiques qui englobent toutes ces facettes et « articulent chacun plusieurs actions interactives »[2]. Ces axes sont :

 

a)       Promotion de la paix et de la bonne gouvernance ;

b)      Assainissement du cadre macro-économique et promotion d’une croissance économique équilibrée ;

c)      Développement du capital humain ;

d)      Réinstallation et réintégration des sinistrés du conflit et des groupes défavorisés dans le circuit économique ;

e)       Lutte contre le VIH/Sida et les MST ;

f)       Promotion de la participation de la femme au développement[3].

 

1.3. Les priorités économiques transparaissant des contextes post-conflit ailleurs dans le monde[4].

 

L’étude des contextes post-conflit dans le monde fait ressortir une constante : l’existence d’un déséquilibre profond dans l’économie politique des pays pauvres sortant d’une guerre civile durant les premières années. Elles relèvent un fossé entre les attentes économiques populaires et les impératifs pour l’instauration de la paix d’une part, et les revenus et les capacités fiscales des gouvernements, d’autre part.

 

Une idée maîtresse ressort des études des situations post-conflictuelles à travers le monde : l’impératif d’apporter, tôt, les dividendes de la paix aux populations sortant de conflit, afin de les soulager de la cruauté de l’environnement qu’elles vivaient durant le conflit, à travers une augmentation de leurs revenus. Ceci enfin manifeste l’appui de la communauté internationale au processus de paix. Malheureusement, ce consensus sur la nécessité d’une aide économique rapide s’est rarement traduite dans les faits, la lenteur des déboursements des aides promises étant plutôt la norme.

 

Cette assistance économique rapide se doit aussi d’être équitable. Les actions de soutien à la santé, l’éducation ou à la redistribution de terres dans les premières étapes du processus de paix doivent être attentives à cet impératif d’équité. Les politiques de stabilisation macro-économiques ou de promotion des investissements nationaux ou étrangers pour la croissance ont souvent pour effet de renforcer les inégalités. Celles-ci, renforcées au début du processus de paix, sont bien plus difficiles à redresser plus tard. Or, de criantes inégalités sont plus dangereuses encore pour la paix que la pauvreté généralisée.

 

S’agissant du financement des engagements des accords de paix, ceux-ci sont de différents ordres et incluent souvent les opérations de rapatriement des réfugiés ou de réinstallation des déplacés ou encore de démobilisation des groupes armés. Un autre élément important de ces engagements quelques fois implicite est la constitution d’un gouvernement stable et compétent qui requiert des salaires et des formations pour notamment l’intégration dans la sphère de l’Etat de groupes antérieurement exclus.

 

Une question particulière ressort des études spécialisées portant sur les réponses économiques pour l’instauration de la paix et prévenir la résurgence des conflits. C’est celle du rôle des politiques de stabilisation macro-économique versus celui des politiques de relance économique dans les contextes post-conflit. Il existe une quasi-unanimité pour accorder dans ces cas la priorité à la relance économique sur la stabilisation.

 

Un problème commun à de nombreux pays vivant un processus de paix est un chômage élevé affectant une majorité de la population durant les premières années après la fin de la guerre civile. Un chômage élevé est une menace sérieuse à la paix par désillusion vis-à-vis de la paix qu’il provoque et/ou par la disponibilité continue des chômeurs mobilisables par des saboteurs de la paix ou leur orientation vers des activités criminelles déstabilisantes pour la société.

 

 

1.4. La convergence des sources

 

II existe une remarquable convergence des trois sources traitées dans l’identification des priorités socio-économiques pour la consolidation de paix. S’agissant des meilleures pratiques internationales en matière de reconstruction post-conflictuelle, les priorités socio-économiques qui transparaissent sont l’application de politiques sociales inclusives qui seraient les mieux indiquées à produire le niveau de capital social nécessaire à l’affermissement de la paix, et, de ce fait, de relancer l’investissement à travers des politiques économiques dont les effets rassurent les investisseurs, le maître-mot étant ici l’augmentation du capital social[5].

La notion de capital social constitue ainsi le principal lien conceptuel entre l’action socio-économique et la consolidation de la paix.

 

En ce qui a trait aux actions prioritaires à entreprendre, il existe une concordance entre les priorités socio-économiques pour la paix prescrites par l’Accord d’Arusha, leur traduction opérationnel au niveau du CSLP d’une part, et d’autre part, les priorités transparaissant des contextes post-conflictuels ailleurs dans le monde, à une différence près. Les politiques de stabilisation macro-économique que l’analyse des meilleures pratiques internationales préfère différer dans le temps. En termes généraux, les éléments de convergence de ces trois sources d’inspiration pour l’identification des priorités socio-économiques pour la paix sont :

 

  • L’aide humanitaire ;
  • Le financement les programmes urgents prescrits par l’Accord de paix d’Arusha tels que la réforme du secteur de la sécurité, notamment la démobilisation, la réintégration des sinistrés, la réforme du secteur judiciaire ;
  • Les politiques sociales inclusives génératrices de capital social ;
  • Une politique de bonne gestion de la chose publique et de bonne gouvernance économique ;
  • Le développement économique durable.

 

De façon opérationnelle, ces éléments de priorités socio-économiques se traduisent dans la réalité burundaise du moment dans les points suivants.

Encadré 6.1 :    Les priorités socio-économiques

 

v             Lassistance humanitaire d’urgence ;

v             L’éducation et les soins de santé gratuits en faveur des populations vulnérables ;

v             Le financement de la démobilisation et la réinsertion socio-économique des démobilisés ;

v             Le financement du désarmement des civils ;

v             Le rapatriement, la réinstallation et la réinsertion socio-économique des sinistrés ;

v             L’instauration d’une politique de bonne gouvernance

v             La réforme du système judiciaire et la liquidation juste et rapide des litiges qui constituent une menace

           pour la  paix, notamment les conflits fonciers ;

v             La lutte contre la corruption, les malversations économiques et les fraudes de toute nature ;

v             La lutte contre l’impunité ;

v             Le développement économique durable.

 

 

 
 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

Ces éléments ne sont certainement pas exhaustifs mais, du point de vue de la consolidation de la paix, ils rassemblent l’essentiel des priorités. Ces éléments exigent des investissements importants alors que l’Etat connaît une situation financière critique. Leur coût élevé en situation budgétaire en fait des priorités socio-économiques du fait de l’importante mobilisation financière et des arbitrages budgétaires difficiles qu’ils requièrent.

 

Une convergence existant sur les principales priorités socio-économiques à mettre en oeuvre, la suite de l’analyse contenue dans ce chapitre se focalise sur les modalités de mise en application de ces priorités telles que stipulées notamment dans le CSLP, modalités qui devraient avoir pour effet l’augmentation du capital social dans un but de renforcement de la paix fragile que connaît le pays.

 

La partie suivante qui fait la synthèse du contexte économique montre combien ce dernier constitue une entrave à cette augmentation du capital social.

 

 

2. LE CONTEXTE HUMANITAIRE, SOCIAL ET ECONOMIQUE DE LA RECONSTRUCTION

 

2.1. La crise profonde humanitaire et sociale

 

Le conflit a causé une grave crise humanitaire, le nombre de victimes est estimé à près de 300 000[6] et la détérioration des conditions de vie à tous les niveaux a été profonde. Aujourd’hui, la population éprouve d’énormes difficultés à satisfaire des besoins fondamentaux comme le logement, l’alimentation et l’habillement. La valeur moyenne de l’IDH se situe à 33.90 en 2004. Le recul de la production intérieure apparaît clairement comme le premier facteur de baisse de l’IDH.

 

L’espérance de vie a enregistré une baisse régulière depuis 1992 : d’un niveau de 51.8 ans, elle serait redescendue en dessous de 50 ans et serait estimée à 46.1 ans en 2004, soit une perte de 5.7 années de vie en moyenne sur la période. Ce recul marqué s’expliquerait d’abord en raison des pertes humaines considérables consécutives à la guerre. Il serait également imputable au VIH/SIDA qui serait devenu aujourd’hui la première cause de mortalité de la population adulte, le niveau de pauvreté, etc. Le niveau d’instruction serait la seule variable à connaître une évolution encourageante.

 

L’évolution de l’indicateur de pauvreté humain dénote une ampleur de cette dernière qui touche près de 50% des Burundais. Ainsi, près de 40% des Barundi meurent avant d’atteindre 40 ans, environ 50% n’ont pas accès à l’eau potable, 62% ne savent ni lire, ni écrire, et 20% n’ont pas accès aux soins de santé de qualité, tandis que 26% des enfants souffrent de malnutrition aiguë.

 

 

2.2 Les effets du conflit sur le plan économique

 

L’économie burundaise souffre de disfonctionnements multiples générés par la crise socio-politique et d’un environnement sous-régional miné par des guerres civiles.

 

Tableau 6.1 : Evolution des indicateurs macro-économiques de 1990 à 2004

 

 

1990

1991

1992

1993

1994

1995

1996

1997

1998

1999

2000

2001

2002

2003

2004

PIB en Mds bif

(aux prix de 1996)

339.4

361.0

362.7

338.5

329.3

287.9

263.1

264.2

276.7

273.9

271.7

277.2

289.5

286.0

298.6

Taux de croissance

du PIB (en %)

3.2

6.4

0.4

-6.7

-2.7

-12.6

-8.6

0.4

4.8

-1.0

-0.9

2.1

4.5

-1.0

4.4

Revenu par habitant nominal en $

213.5

212.5

193.4

161.8

163.1

168.8

142.4

156.9

141.9

124.3

107.4

97.4

84.2

82.7

91.9

Investissement

en % du PIB

17.3

16.0

15.2